Apr 21, 2026
Le récit de Babel (Gn 11,1-9) est souvent lu comme une simple explication mythique de la diversité des langues. Une lecture plus attentive montre pourtant qu’il s’agit surtout d’une critique théologique de l’unification humaine lorsqu’elle devient projet d’autosuffisance, de centralisation et d’auto-glorification. Babel n’est pas d’abord le drame de la multiplicité, mais celui d’une unité sans Dieu.
À l’ère de l’intelligence artificielle, ce texte retrouve une force particulière. Les systèmes d’IA promettent de relier, traduire, optimiser, prévoir et coordonner à une échelle inédite. Ils tendent vers une forme de langage universel opératoire, vers une standardisation des échanges et vers une concentration du pouvoir informationnel. La question n’est donc pas de savoir si l’IA est “la nouvelle Babel” au sens littéral, mais si elle peut devenir, entre des mains humaines marquées par le péché, une nouvelle configuration de la logique de Babel.
La thèse de cette étude est la suivante : Babel offre une grille biblique pertinente pour discerner les promesses et les dangers de l’intelligence artificielle, non parce que toute technologie serait mauvaise, mais parce que la technique devient babélienne lorsqu’elle sert la grandeur humaine, l’homogénéisation des consciences et l’illusion d’une maîtrise totale du réel.
Le récit insiste sur quatre éléments : un seul langage, une seule entreprise, une ville, une tour, et un but explicite : “faisons-nous un nom” (Gn 11,4). Le problème n’est pas simplement architectural. Dans l’Ancien Proche-Orient, la ville-tour évoque un centre politico-religieux, un lieu où le pouvoir humain se rassemble et s’érige symboliquement vers le ciel. Plusieurs exégètes notent la proximité du texte avec l’univers des ziggurats mésopotamiennes, non comme simple détail archéologique, mais comme indice d’un projet de civilisation autosuffisante (Wenham, Genesis 1–15; Walton, Genesis).
L’expression “faisons-nous un nom” est décisive. Dans l’Écriture, le “nom” renvoie à la réputation, à l’identité, à la gloire et à la stabilité. Or, dans la suite du récit biblique, c’est Dieu qui promet de faire un grand nom à Abraham (Gn 12,2). Babel cherche donc à s’accorder par ses propres moyens ce que seule la bénédiction divine peut donner légitimement.
Les bâtisseurs déclarent : “afin que nous ne soyons pas dispersés sur toute la surface de la terre” (Gn 11,4). Or, dès la création et après le déluge, le dessein de Dieu est précisément que l’humanité remplisse la terre (Gn 1,28 ; 9,1). La dispersion n’est pas d’abord une malédiction ; elle participe au mandat créationnel. Babel représente donc une résistance collective à l’ordre de Dieu. L’humanité préfère la concentration à la vocation, la sécurité du centre à l’obéissance missionnelle.
Dans cette perspective, la confusion des langues apparaît moins comme un caprice punitif que comme un jugement miséricordieux : Dieu limite un projet d’unification devenue idolâtrique (Westermann, Genesis 1–11).
Le texte ne condamne pas la culture en soi. La Bible valorise l’activité humaine, l’artisanat, l’inventivité et l’organisation sociale (Gn 4,17-22 ; Ex 31,1-11). Le péché de Babel réside ailleurs : dans la tentative de constituer une humanité unifiée sans dépendance envers Dieu, sous le signe de l’auto-exaltation. Comme l’a vu Augustin, Babel préfigure la “cité terrestre”, définie par l’amour de soi poussé jusqu’au mépris de Dieu (La Cité de Dieu, XVI).
Ainsi, Babel n’est pas la critique de la technique, mais celle de la technique absolutisée.
L’intelligence artificielle n’est pas seulement un ensemble d’outils pratiques. Elle est aussi un imaginaire : promesse d’efficacité totale, d’assistance généralisée, de calcul prédictif, parfois même de dépassement des limites humaines. Comme toute grande technologie, elle façonne non seulement ce que l’on fait, mais aussi ce que l’on attend du monde, du langage, du savoir et de l’homme lui-même.
Jacques Ellul avait montré que la technique moderne tend à devenir un système autonome de rationalisation, où l’efficacité devient valeur suprême (La Technique ou l’enjeu du siècle). Sans identifier directement l’IA à cette thèse, il est difficile de nier qu’elle intensifie cette logique : plus de vitesse, plus d’intégration, plus de quantification, plus de pilotage.
Babel commence avec “une seule langue”. L’IA contemporaine fonctionne précisément à partir de la formalisation, de la traduction, de la compression et de la prédiction des langages humains. Elle promet de rendre tout interopérable : textes, images, voix, codes, décisions. Sous cet angle, elle constitue une puissante infrastructure de médiation universelle.
Le parallèle avec Babel devient alors suggestif : non pas parce que l’IA supprimerait réellement toutes les langues, mais parce qu’elle favorise un espace discursif standardisé, calculable, modélisable. Ce qui échappe à la formalisation tend à perdre en visibilité et en légitimité.
Le paradoxe moderne est le suivant : plus les moyens de communication augmentent, plus la confusion peut croître. L’IA permet une production massive de contenus, de résumés, de réponses, d’images, de voix synthétiques. Elle multiplie les messages, mais ne garantit ni la vérité, ni la sagesse, ni la communion.
Babel n’est donc pas seulement la fragmentation des langues ; c’est l’échec d’une communication humaine qui avait prétendu se fonder sur elle-même. À l’ère numérique, cette confusion prend des formes nouvelles : inflation discursive, perte de l’auteur, imitation du vrai, brouillage entre authenticité et génération automatique, saturation de l’attention, illusion de compréhension. Nous parlons davantage, mais nous ne nous comprenons pas nécessairement mieux.
Le moteur profond de Babel est la recherche d’un nom. L’IA devient babélienne lorsqu’elle n’est plus orientée vers le service du prochain, mais vers la gloire des empires techniques, des marques, des États ou des individus. Le désir de prestige, de domination cognitive, de contrôle des flux symboliques et de suprématie informationnelle rejoue la dynamique de Gn 11,4.
Le péché n’est pas l’innovation, mais l’idolâtrie de la puissance.
Babel est un projet de concentration : une ville, une tour, un peuple compact, une parole homogène. De manière analogue, l’IA favorise souvent la centralisation de données, de capacités de calcul, d’infrastructures et de normes. Quelques centres peuvent acquérir une influence disproportionnée sur la manière de parler, de classer, de recommander, de surveiller et même d’imaginer.
Sous cet angle, Babel n’est pas seulement un symbole religieux ; c’est une critique politique et anthropologique de la centralisation humaine quand elle prétend atteindre le ciel, c’est-à-dire l’ultime légitimité.
L’IA alimente parfois le vieux rêve d’une maîtrise totale : tout prévoir, tout corréler, tout traduire, tout assister, tout optimiser. Or la Bible rappelle constamment que la créature n’est pas Dieu (Ps 8 ; És 40,12-18 ; Rm 11,33-36). La tentation babélienne consiste précisément à confondre expansion des capacités et élévation ontologique.
Autrement dit, disposer d’outils puissants ne rend pas l’humanité plus sage. Une intelligence amplifiée n’est pas une sainteté accrue.
Le jugement de Babel produit une pluralité linguistique ; à première vue, cela semble négatif. Pourtant, le reste de la Bible montre que Dieu ne supprime pas les peuples, les langues et les nations ; il les intègre dans son dessein rédempteur (Ap 7,9). Le problème n’est donc pas la diversité, mais son abolition impériale.
L’IA devient babélienne lorsqu’elle réduit les personnes à des profils, les cultures à des données, les paroles à des signaux optimisables, et les consciences à des segments manipulables. L’universalité chrétienne n’est jamais uniformité ; elle est communion dans la vérité.
Une lecture anti-technologique de Babel serait exagérée. L’être humain reçoit une vocation de culture, de responsabilité et de créativité. L’artisanat du tabernacle, la sagesse pratique, la médecine, l’écriture, l’organisation sociale : tout cela peut relever de la grâce commune. La technique n’est pas en soi rebelle à Dieu.
Il faut donc distinguer outil, usage et orientation du cœur. Le récit condamne un projet théologique dévoyé, non la fabrication de briques en tant que telle.
De manière non babélienne, l’IA peut soutenir des usages bénéfiques : traduction de ressources bibliques, accessibilité pour les personnes handicapées, assistance éducative, diagnostic médical encadré, allégement de certaines tâches répétitives, diffusion de savoirs. Un discernement chrétien sérieux refuse aussi bien l’enthousiasme naïf que le rejet absolu.
La vraie question est moins : “faut-il utiliser l’IA ?” que : “dans quelle finalité, sous quelle autorité morale, avec quelles limites, pour quel type d’humanité ?”
Le contraste entre Babel (Gn 11) et Pentecôte (Ac 2,1-13) est théologiquement capital. À Babel, l’unité idolâtre aboutit à la confusion. À Pentecôte, l’Esprit ne rétablit pas une langue unique impériale ; il fait entendre les merveilles de Dieu dans la pluralité des langues. La rédemption biblique ne passe pas par l’effacement des différences, mais par une communion rendue possible par Dieu lui-même.
Cette observation est essentielle pour penser l’IA. La solution chrétienne à la fragmentation du monde n’est pas la construction d’un mégasystème totalisant, mais l’action de l’Esprit qui rend possible une vérité partagée sans détruire la diversité.
À Babel, l’humanité veut monter. À Pentecôte, c’est le don de Dieu qui descend. Le contraste porte sur la source de l’unité. L’homme moderne cherche souvent la cohésion par l’architecture technique ; le Nouveau Testament l’enracine dans la grâce, la vérité et l’amour.
Ainsi, la question théologique fondamentale n’est pas seulement technique : cherchons-nous le salut par l’élévation de nos systèmes, ou recevons-nous l’unité comme un don de Dieu en Christ ?
L’Église évangélique ne doit ni sanctifier l’IA comme instrument providentiel total, ni la dénoncer de manière simpliste. Elle doit exercer un discernement biblique.
Premièrement, la prédication, le soin pastoral, le conseil spirituel et le discernement doctrinal ne peuvent pas être délégués à une machine. Un système peut assister, synthétiser, traduire ; il ne possède ni conscience morale, ni expérience de repentance, ni responsabilité ecclésiale.
Deuxièmement, l’Église doit résister à la tentation de l’efficacité pure. Une communauté n’est pas un flux à optimiser, mais un corps à édifier (1 Co 12 ; Ép 4,11-16).
Troisièmement, elle peut utiliser l’IA pour servir la mission, à condition que la vérité, l’intégrité et l’incarnation relationnelle demeurent centrales. La foi chrétienne n’est pas seulement information ; elle est témoignage, présence, conversion et communion.
Dans la famille, l’enjeu n’est pas seulement l’usage des écrans, mais la formation du langage et du jugement. Si l’IA devient l’interlocuteur constant de l’enfant ou de l’adolescent, elle peut altérer la patience de l’apprentissage, le rapport à l’autorité, l’effort d’expression et la capacité d’habiter le réel.
La famille chrétienne doit donc préserver des espaces où la parole humaine demeure irremplaçable : lecture biblique, conversation, prière, écoute, mémoire, travail patient. La confusion de Babel commence quand la parole n’est plus ordonnée à la vérité et à la relation.
Une lecture biblique de Babel invite la société à se méfier des concentrations excessives de pouvoir technologique. Lorsque les mêmes acteurs contrôlent les données, les infrastructures, les modèles, les standards et les canaux d’influence, la logique de la tour réapparaît.
Il faut donc défendre des principes de responsabilité, de transparence, de protection des plus vulnérables, de pluralité culturelle, de vérité publique et de finalité humaine du progrès. Le problème n’est pas que l’homme construise, mais qu’il absolutise son œuvre.
Babel demeure d’une actualité remarquable parce qu’il révèle une structure permanente du péché humain : transformer l’unité en uniformité, la technique en salut, la puissance en gloire, le langage en instrument de maîtrise totale. L’intelligence artificielle peut devenir un remarquable service rendu à l’humanité ; elle peut aussi devenir une nouvelle tour, non de briques, mais de données, de calculs et de prétentions.
Le message biblique n’appelle pas au refus de toute innovation. Il appelle à la lucidité. Ce que Dieu juge à Babel, ce n’est pas la capacité humaine à construire, mais son désir de s’établir elle-même comme centre ultime de sens, de sécurité et de renommée. La vraie alternative à Babel n’est pas le primitivisme, mais la Pentecôte : une humanité réconciliée non par un système total, mais par le don de Dieu, dans la vérité, l’humilité et la pluralité rédimée.
Genèse 1,26-28 ; 9,1 ; 11,1-9 ; 12,1-3
Exode 31,1-11
Psaume 8
Ésaïe 40,12-18
Actes 2,1-13
1 Corinthiens 12
Éphésiens 4,11-16
Apocalypse 7,9
Références bibliographiques sélectives
Augustin, La Cité de Dieu, livres XVI-XIX.
Ellul, Jacques. La Technique ou l’enjeu du siècle. Paris : Armand Colin, 1954.
Walton, John H. Genesis. NIV Application Commentary. Grand Rapids: Zondervan, 2001.
Wenham, Gordon J. Genesis 1–15. Word Biblical Commentary. Dallas: Word, 1987.
Westermann, Claus. Genesis 1–11: A Commentary. Minneapolis: Augsburg, 1984.
Von Rad, Gerhard. Genesis: A Commentary. Philadelphia: Westminster, 1972.
Brueggemann, Walter. Genesis. Interpretation Commentary. Atlanta: John Knox, 1982.
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